( 7 avril, 2019 )

Les salles d’attente

Je les aime vieillottes dans leurs anciens atours,

Quand elles ramènent l’enfance au bord de ma mémoire,

J’aime y trouver la trace des voyages au long cours,

Y croiser les fantômes qui reviennent s’y asseoir !

 

J’aime leurs bancs de bois aux assises profondes

Couverts de cicatrices maladroitement soignées,

Témoignages désuets, reflets d’un ancien monde

Où d’anciennes amours un jour furent tatouées…

 

On les découvre parfois au détour d’un couloir,

Ou plantées crânement au beau milieu d’un quai,

Elles résistent au temps, aux progrès de l’Histoire,

Et face aux abris-bus imposent leur cachet !

 

Oubliées sans doute dans la marche du temps,

Conservant du passé des effluves d’encaustique,

Elles offrent au voyageur qui s’y pose un instant

Des souvenirs d’enfance aux saveurs nostalgiques !

 

De l’épaule ou du pied, on en poussait la porte

Qui grinçait sur ses gonds et battait derrière nous,

Balayant les murmures comme le vent les feuilles mortes

Quand les regards curieux se tournaient tous vers nous !

 

Vous souvenez-vous comme moi de vos premiers voyages,

Agrippés à la main d’une maman, d’une grand-mère

Qui surveillait ensemble l’horloge et les bagages

Et jetait autour d’elle un regard sévère ?

 

Avez-vous le souv’nir du nuage de fumée

Qui flottait au plafond du matin jusqu’au soir

Nous empêchant parfois presque de respirer

Jusqu’à c’qu’un courant d’air le chasse vers les couloirs ?

 

Avez-vous dans la bouche le goût particulier

Des sandwiches maison dans leur papier d’alu

Qu’on déballait sans bruit, sans froisser le papier

Et nous laissaient comblés, souriants et repus…

 

J’aime les redécouvrir au hasard d’un voyage,

Me laisser emporter par l’imagination,

De mes vieux souvenirs retrouver le sillage

Et me laisser bercer au gré des émotions…

 

Petites Mad’leines de Proust des départs en vacances,

Ou souvenir pesant d’attentes angoissantes,

J’y croise les rêves fous de mon adolescence

Et la mélancolie de mes heures insouciantes !

 

Et j’espère toujours qu’un jour viendra le temps

Où nous retrouverons les rêveries impatientes

Qui ponctuaient nos voyages de souvenirs vivants

Glanés au fil des heures et des salles d’attente…

 

Herrlisheim – 5 Avril 2019

( 24 mars, 2019 )

La grande horloge de la tour

Elle attire le regard du voyageur pressé,

D’un pas, sa grande aiguille nous fait changer d’allure

Et fuir les oiseaux qui s’y étaient posés

Dans un nuage de plumes qui assombrit l’azur !

 

Du parvis, tout en bas, elle n’impressionne guère,

Mais on la voit pourtant de chaque coin cardinal,

Même à la nuit tombée, quand ses cadrans s’éclairent,

Elle offre au voyageur l’assurance d’un fanal !

 

Tiens, et si je vous emm’nais pour une visite guidée…

Tout en haut de la tour, au bout des escaliers,

Pour pénétrer son cœur, si vieux, mais pas usé,

Juste sous la girouette qui domine le quartier…

 

Il vous faudra du souffle et des jambes solides,

Ne pas craindre la poussière, ni les toiles d’araignées,

Attention au vertige, on surplomb’ra le vide,

Mais ça vaut le coup d’œil, ne vous faites pas prier…

 

Derrière une grande affiche, une porte ordinaire,

C’est le point de départ de notre étrange voyage

Pour remonter le temps vers l’horloge centenaire

Qui entraine nos heures et nos vies dans son sillage !

 

Une volée de marches jusqu’au premier étage,

A gauche, s’ouvre un bureau désert depuis longtemps !

Quelqu’un travaillait là ? vraiment ? Mais quel courage

De passer ses journées, isolé des vivants…

 

Derrière la deuxième porte, les marches sont plus rustiques,

La lumière plus chiche, les fenêtres poussiéreuses…

Ah oui, on souffle un peu, ne prenons pas de risques,

Une pause pour voir d’en haut la fontaine paresseuse…

 

Nous sommes arrivés, venez, n’ayez pas peur,

Quelques marches encore, nous voilà sous les toits…

Le soleil entre à flot, se perd dans les hauteurs,

Nimbe de lumière dorée, l’air tout autour de moi !

 

Voyez ses grands cadrans, beaucoup plus hauts que nous,

Qui laissent deviner leurs grandes aiguilles noires

Qui avancent de concert, chaque minute, sans à-coup,

Et n’offrent au temps qui passe, aucune échappatoire !

 

Au centre de l’espace, trône l’horloge mère,

Celle qui dirigea tout pendant des décennies.

Dépassée aujourd’hui, elle repose, solitaire,

Mais demeure le témoin de toutes nos heures enfuies…

 

Approchez-vous un peu, savourez cet instant,

Par les hautes lucarnes qui dominent la ville

Profitez de la vue qui porte loin devant,

Tutoyez les nuages, vous verrez, c’est facile !

 

Voilà, c’est terminé, il nous faut redescendre,

Laisser la grande horloge poursuivre son chemin,

Nous faire courir parfois, ou bien nous faire attendre,

Nous empêcher souvent, de manquer notre train…

 

 

Herrlisheim – 24 Mars 2019

( 14 mars, 2019 )

Au buffet

Des banquettes en faux cuir ou garnies de coussins,

Des chaises inconfortables, un immense comptoir,

Aux murs, de vieilles affiches rappellent les temps anciens,

Et sur les tables en bois se lit toute leur histoire…

 

Nichés dans la pénombre de leur antique décor,

Noyés d’éclats de voix et d’effluves enivrants,

Ils ont, lorsqu’ils existent encore,

Le charme suranné des voyages d’antan…

 

Le parquet est usé de milliers de passages,

Mais le zinc du comptoir rutile comme un miroir,

Le perco, bruyamment, délivre son breuvage,

Grand crème ou allongé, noisette ou petit noir…

 

Un habitué enchaîne les p’tits ballons de blanc,

Le geste maladroit, soutenu par le bar,

Il jette autour de lui un regard larmoyant,

Le corps noyé d’alcool, perdu dans ses brouillards…

 

A quelques pas de lui, exultent les parieurs,

De l’espoir plein la tête, leurs tickets à la main,

L’œil rivé à l’écran où s’alignent les trotteurs

Qui feront leur bonheur…ils y croient, c’est certain !

 

A la table du fond, devant un p’tit café,

Deux vieillards décortiquent les pages du journal,

Critiques, un brin cyniques face à l’actualité,

Ils commentent et ils jugent à l’aulne de leur morale…

 

Leur valise en remorque, entrent les voyageurs

Qui cherchent d’un coup d’œil, une place où s’installer,

Interpellent la serveuse d’un geste un peu hâbleur,

Arguant pour s’excuser, qu’ils sont un peu pressés…

 

A l’abri de la porte et de ses courants d’air,

Deux dames à belle allure chuchotent, lèvres pincées,

Très droites sur leur chaise, entre elles, une théière,

Dans cet antre populaire, elles paraissent déplacées…

 

A l’office, le cuistot prépare le coup d’feu,

Verbe haut et fleuri, il houspille son commis…

La vaisselle s’entrechoque, les portes claquent un peu,

Plat du jour, tarte aux pommes, tous s’ra prêt à midi !

 

Quelques notes bien connues stoppent les conversations,

Un coup d’œil à l’horloge et l’oreille aux aguets,

Chaque annonce qui passe retient toute l’attention

Des clients en transit, impatients et inquiets !

 

Bruit de chaises qu’on repousse tout en vidant sa tasse,

De la menu-monnaie en guise de pourboire,

Et le buffet se vide du bar à la terrasse,

L’attente est terminée, c’est l’heure des au-revoir..

 

La serveuse fait place nette, l’barman essuie les verres,

L’ivrogne est toujours là, bien accroché au bar,

Les parieurs, dépités, jettent leurs tickets par terre,

Scène de vie ordinaire au buffet de la gare…

 

Herrlisheim – 14 Mars 2019

( 11 mars, 2019 )

Les solitudes

Comme la flamme toujours attire le papillon,

Les lumières de nos gares attirent les solitudes,

Solitudes d’errance d’un monde sans concession,

Solitudes du temps et d’une vie d’habitudes…

 

Elles viennent chercher un train pour un lointain voyage,

Un séjour au soleil, une visite aux enfants,

Mais leur train restera sur une voie de triage,

Les rêves ne voyagent pas, en tout cas pas souvent…

 

Mais la question au fond n’a pas grande importance,

C’est un peu d’attention qu’elles viennent chercher là,

Un peu d’chaleur humaine pour briser leurs silences,

Un sourire, quelques mots, un rire, pourquoi pas ?

 

Prêtez-leur une oreille, attentive, bienveillante,

Et elles ouvrent pour vous le livre aux souvenirs,

Elles vous racontent la vie, quelquefois si violente,

Et leur jeunesse aussi, dans l’ombre d’un soupir…

 

Elles diront les enfants dont elles sont si fières,

Le départ d’un conjoint qui les a fracassées,

Elles parleront d’un temps, pas si vieux, just’hier,

Où leur vie était douce, pétillante et dorée !

 

Vous verrez bien souvent leur regard se voiler,

Percevrez dans les voix un soupçon de détresse,

Dans un mot, une rancœur à peine dissimulée,

Qui vous noieront le cœur d’une vague de tristesse !

 

 

Vous surprendrez parfois, au détour d’une histoire,

Un sourire enjôleur, un clin d’œil malicieux,

Amusés, vous jouerez, le p’tit jeu illusoire

D’un peu de séduction contre un sourire radieux…

 

Et de fil en aiguille, vous aurez bien du mal

A les abandonner à cette vie de rien,

A rompre le dialogue de manière amicale

Pour reprendre le cours du travail quotidien !

 

Est-ce juste une illusion, juste l’envie d’y croire,

Ou quittent-elles la gare, le pas plus assuré,

Le regard plus droit, les pensées bien moins noires,

Le sourire plus franc et le cœur plus léger ?

 

D’aucuns diront sans doute que c’n’est pas notre rôle

D’offrir quelques instants à ces cœurs en détresse,

Mais, pour quelques minutes, partager leur parole,

C’est à l’Humanité rendre toute sa noblesse !

 

Alors, de temps en temps, oublions la rigueur,

Oublions les horloges, la productivité,

Et pour quelques minutes ouvrons-leur notre cœur,

Un moment d’attention et de complicité…

 

Herrlisheim – 11 Mars 2019

( 9 mars, 2019 )

Une place pour l’émotion

Ce soir, j’ai laissé la place aux émotions.

Au-delà des paillettes, de l’énergie, des lumières,

J’ai laissé mon cœur se mettre au diapason

De mes mélancolies et de toutes mes prières.

 

J’ai offert à mon âme quelques heures de tendresse,

Glissé dans les étoiles, volé avec les anges,

Au cœur de quelques notes, j’ai vu comme une promesse,

Et oublié les peines, les colères qui démangent…

 

L’illusion d’un regard a cueilli mon sourire,

Et des perles de pluie sur la plainte d’une guitare

Ont glissé sur mes joues avec les souvenirs

D’espérances un peu folles qui me font veiller tard !

 

De mes souv’nirs qui pleurent aux trop lourdes absences,

J’ai laissé tous les mots briser mes certitudes,

J’ai choisi sans regret d’abaisser mes défenses,

Et offert un écrin à toutes mes solitudes…

 

J’ai ouvert grand la porte à d’étranges émotions,

Bercé mes déceptions à nos voix qui s’unissent,

J’ai trouvé un chemin d’absolue perfection

Où toutes mes libertés d’un coup, s’épanouissent…

 

J’ai nourri mes chimères de folies vagabondes,

J’ai plié sous le poids de mes chagrins secrets,

Accepté mes souffrances, mes révoltes profondes

Pour les apprivoiser, les tenir en respect !

 

Isolée dans la foule, les sens à la dérive,

Des friches de mon cœur, j’ai fait un grand jardin,

Laissé les sentiments revenir sur mes rives,

Et j’ai cueilli l’instant comme une fleur du destin…

 

La tension qui m’habite disparait peu à peu,

La musique m’apaise, mes fantômes s’enfuient,

Je redresse la tête, relève un peu les yeux,

Et trouve dans un sourire, un soleil à mes nuits…

 

Enveloppée de nuit je marche tout doucement,

Le nez dans les étoiles, la tête dans les nuages,

Insensible à la pluie, à la brume et au vent,

Le cœur prêt à partir pour de nouveaux voyages…

 

Quand le sommeil enfin m’entraine au bout d’ma nuit,

Quand l’inconscience m’emmène loin des réalités,

J’emporte dans mes rêves l’esquisse d’un paradis

Pour retrouver demain, ma vie réinventée…

 

 

Herrlisheim – 2 Mars 2019

( 4 mars, 2019 )

C’est une vieille dame

Chaque rayon de soleil la ramène à sa place,

La douceur d’une brise la dépose sur son banc,

A tout petits pas, dos rond et tête basse,

Trois ans qu’elle nous revient à l’approche du printemps…

 

C’est aux heures paresseuses de l’après-midi

Qu’elle remonte le quai de sa démarche tranquille,

Son regard un peu vide fixé sur l’infini,

A la recherche, peut-être, des souv’nirs qui défilent…

 

Quelques pas devant elle, s’agite un petit chien,

Minuscule compagnon qu’elle retient sans peine,

Qui bondit et qui jappe, pour un oui, pour un rien,

Sans troubler semble-t-il, ses pensées quotidiennes !

 

Quand son banc est en vue, elle presse un peu l’allure,

Comme si elle avait peur qu’on lui prenne sa place,

D’un geste possessif, l’expression soudain dure,

Sur le dossier de bois, elle pose une main vorace !

 

Elle fait le tour du banc, vérifie s’il est propre,

Soupire s’il est taché et sort de sa poche

Un chiffon, un mouchoir, incendiant les malpropres

Qu’elle agonit d’injures et de moult reproches…

 

Elle s’assied lourdement, grommelle encor’un peu,

Un coup sec sur la laisse du chien qui jappe toujours,

Elle se détend enfin, ferme un instant les yeux

Et laisse filer le temps comme l’ombre sur le jour…

 

 

Elle se tient immobile, telle un sphynx de pierre

Que rien ne vient troubler, que nul n’ose déranger,

Perdue dans ses pensées, dans un autre univers,

Elle est sourde à la vie qui bat à ses côtés !

 

Le petit chien s’agace de cet immobilisme,

Il aboie à tout va, cherche son attention

Sans jamais la distraire, la tirer du mutisme

Qui l’isole du monde et de ses émotions.

 

Réfugiée aux limites extrêmes de sa conscience,

Installée aux confins d’une forêt de souv’nirs,

Perdue on ne sait où, au bord de ses silences,

Elle laisse passer les heures sans un geste, un soupir…

 

Quand le soleil pâlit, que s’enfuit la douceur,

Dans un petit frisson, elle émerge de ses rêves ,

Elle caresse le chien, sort de sa torpeur

Et d’un ultime effort, lourdement, elle se lève !

 

Comme elle est arrivée, la voilà repartie,

A petits pas comptés, elle remonte le quai,

Sans un mot partagé, elle gagne la sortie

Et au coin de la rue, telle une ombre, disparaît…

 

C’est une vieille dame dont nous ne savons rien

Qui, chaque après-midi laisse filer le temps,

Qui tout au long des heures, regarde passer les trains

Comme des morceaux de vie emportés par le vent…

 

Herrlisheim – 1er Mars 2019

( 3 février, 2019 )

Gares Fantômes

Assise à la fenêtre, à bord du train qui file,

Je suis passée à l’aube, au cœur de ma jeunesse,

La vision d’une seconde, un flash, un batt’ment d’cil,

Et mon cœur tout à coup se voile de tristesse…

 

J’ai vu des cicatrices sur de vieux murs bancals,

J’ai vu l’étage qui manque, les barreaux aux fenêtres,

Mais aucune lumière derrière les vitres sales,

Pas un signe de vie que je puisse reconnaître…

 

Les grandes lettres en façade s’affichent vaillamment,

Pas une seule qui manque, pas une qui se décroche,

La couleur a passé sous les assauts du vent,

Mais elles résistent au temps, elles survivent, elles s’accrochent !

 

Une seconde plus loin, je devine les vieux rails,

Ceux des voies de service tant de fois arpentées,

Qui serpentent côte à côte, qui luttent vaille que vaille,

Sous les herbes qui retrouvent l’espace pour exister…

 

A ma droite, surgissent, les vieux postes oubliés,

Abandonnés au temps et aux vandales, aussi…

Plus une seule vitre intacte aux grandes baies vitrées,

Plus un espace aux murs sans tags ou graffiti…

 

Oublié, relégué, tout au fond du triage,

Dévoré par la rouille, un vieux wagon se meurt,

Il ne partira plus pour de lointains voyages,

Bringu’balant tout le jour le long des prés en fleurs…

 

Mais déjà le train file et laisse derrière lui

La petite gare d’antan qui vit mes premières armes,

Je plonge en nostalgie, le cœur un peu meurtri,

Et sens au coin des yeux la brûlure d’une larme…

 

 

Derrière mes paupières closes, je la revois pimpante,

Ces vieux murs résonnant de nos éclats de rire,

Grouillant d’activité, débordée mais vivante,

Le cœur battant déjà de tous nos souvenirs…

 

Je revois sur ses voies, les longues rames endormies,

Silhouettes impressionnantes sous la lune bien ronde

Qui attendaient sag’ment qu’on leur redonne vie,

Dans de lourds convois qui gémissent et qui grondent !

 

Je m’souviens des longues nuits à déblayer la neige,

Pour qu’à l’aube venue, tournent les aiguillages,

Je m’souviens, amusée, de l’oubli sacrilège

De nourrir tout le jour la vieille chaudière hors d’âge…

 

Je me souviens aussi, de chacun des visages

De ceux qui m’ont appris les règles et les gestes,

Qui ont su m’accueillir, au-delà des clivages,

Et offert en partage, l’expérience qui me reste…

 

C’est une gare fantôme, perdue dans la campagne,

Qui est chère à mon cœur, vivante à ma mémoire,

C’est une gare oubliée, mon château en Espagne,

Ma jeunesse passée, un pan de mon histoire…

 

Herrlisheim-03 février 2019

( 3 février, 2019 )

Les Invisibles

Depuis combien de temps, une saison après l’autre

Arpente-t-il les quais, son balai à la main ?

Il pousse son charriot, passe d’un quai à l’autre,

En ignorant sag’ment moqueurs et malandrins…

 

Il me salue d’un mot, d’un regard, d’un sourire,

Sans ralentir le pas, sans cesser son ouvrage,

Mais avec, quelquefois, le murmure d’un soupir,

Face au champ de bataille laissé par les sauvages…

 

Il collecte, il ramasse, trie inlassablement

Canettes et vieux gobelets, mégots, papiers froissés

Laissés là sur les quais, et jusque sous les bancs

Par des indélicats, sans gêne et mal élevés…

 

Où s’envolent ses pensées, vers quel ciel étoilé

Quand tout le jour durant, il ramasse, il nettoie ?

S’échappent-elles au-delà d’la Méditerranée,

Au pays qu’il quitta en quête d’une autre voie ?

 

Les batt’ments de son cœur sont-ils pour ce pays

Où il ouvrit les yeux il y a longtemps déjà…?

Y puise-t-il la force qu’il faut pour être ici ?

Ou la mélancolie qui alourdit son pas ?

 

Quels mots se cachent vraiment derrière ce sourire

Qu’il nous offre chaque fois qu’il croise notre regard ?

Comment voit-il sa vie, son présent, son av’nir,

Quand il rentre chez lui, fatigué et si tard…

 

Réalise-t-il, ici, un rêve de jeunesse ?

A-t-il trouvé un port, l’écrin d’une vie meilleure ?

N’y-a-t-il aucun regret, aucun voile de tristesse

Qui ait laissé sa marque sur ses envies d’ailleurs ?

 

 

Je n’vois aucune colère couver dans ses regards,

Je n’lis aucune rancœur au bord de ses sourires,

Juste un peu de tristesse surprise par hasard

Dans un mot échappé, une grimace, un soupir…

 

Anonymes légions dans nos gares comme ailleurs,

Ils sont les invisibles, les sans grade, les petits,

Ceux qu’on n’regarde pas, qu’on n’met pas à l’honneur,

Qu’on respecte si mal, qu’on croise et qu’on oublie…

 

Mais ils sont essentiels à nos villes, à nos gares,

De leur beauté fragile, ils demeurent les garants,

Car quel que soit l’endroit où se pose nos regards,

C’est à leur vigilance qu’on doit qu’ils soient pimpants…

 

 

Herrlisheim – 03 février 2019

( 20 novembre, 2018 )

Sur les bancs

Offerts à tous les vents, patinés par le temps,

D’attente et de patience ils sont le témoignage,

Pour cinq minutes à peine ou de longues heures durant,

Nos bancs sont une escale au cœur de nos voyages !

 

Griffés, tagués, gravés au fil des quatr’saisons,

Leurs blessures sont autant de rêves et de souv’nirs,

De détresses et d’espoirs laissés à l’abandon

Par tous les oubliés qui r’gardent les trains partir…

 

Il y a ceux du quai trois, au soleil vers midi

Qui subissent chaque jour le nouvel abordage

D’une jeunesse bruyante qui chahute et qui rit

Et laisse sur ces bancs ses rêves d’enfants sages…

 

En face de ma fenêtre, à portée de regard,

C’est, chaque après-midi, le banc des solitaires,

Une grand-mère et son chien, un vieux et son cigare,

Et cette étrange fille à l’allure sévère…

 

Chaque jour que Dieu fait, quelle que soit la saison,

Le banc du bout du quai assiste, un peu surpris,

A l’étrange ballet de celle qui tourne en rond

A petits pas comptés, réguliers et précis…

 

Bien à l’abri du vent, et adossé au mur,

C’est le banc des errants et des laissés pour compte

Qui du matin au soir, et tant que le jour dure

Y exposent cette misère qui nous fait un peu honte !

 

 

Au milieu du quai deux, le banc des amoureux,

A l’abri des regards, derrière la salle d’attente,

C’est le banc des baisers et des tendres aveux,

Ceux des premières amours, maladroites, impatientes…

 

Mais dans la salle d’attente, c’est une toute autre histoire !

Sur les bancs de l’entrée, deux ou trois voyageurs,

Mais le fond, tout le jour est royaume sans gloire

D’une faune inquiétante, insolente et sans peur !

 

Les bancs craquent, pleurent, gémissent

Sous les violents assauts de ces hordes sauvages,

Brûlés et estropiés de mille cicatrices,

Ils sont tristes à pleurer quand cesse enfin l’outrage !

 

Mais j’aime ces bancs de bois venus d’un autre temps,

M’y poser un instant, y chercher le souv’nir

D’aventures passées, de rendez-vous galants,

Ou des voyages d’antan, des rêves qu’on voit partir…

 

Nul ne les a chantés comme les bancs publics,

Et des vieux bancs de pierre, ils n’ont pas la mémoire,

Pas de jolies rengaines aux accents poétiques,

Et pourtant, de nos gares, ils racontent l’histoire…

 

 

Herrlisheim – 20 novembre 2018

( 7 novembre, 2018 )

Le baratineur,

Il est là chaque jour, du matin jusqu’au soir,

Casquette sur la tête et bouteille à la main,

De la gare il fait, son royaume, son territoire,

Dès la première minute où il descend du train !

 

Au tout premier regard, on devine son humeur,

Le pas lourd et traînant, la tête dans les épaules,

Le voilà qui s’isole, au moins pour quelques heures,

Loin de la vie qui bruit sur les quais, dans les halls…

 

Il s’affale sur un banc, son sac à ses côtés,

Il bougonne, il ronchonne, mais ne parle à personne !

Le regard noir, la bouche amère, les poings serrés,

Et dans la tête, sans doute, sa colère qui résonne !

 

Inutile, ces jours-là, de chercher à l’atteindre,

Un seul regard suffit pour qu’explose sa violence,

L’esprit rongé d’un feu impossible à éteindre,

Le monde n’est plus qu’une ombre qui réveille sa méfiance !

 

A l’inverse, certains jours, le voilà guilleret,

La tête et le dos droit, il roule des épaules,

Il sautille, il musarde, véritable feu-follet

Qui passe de l’un à l’autre, la colère sous contrôle…

 

Il aborde les passants, en mode baratineur,

Demande si tout va bien, vous offre son sourire,

Galant, poli, et même un brin charmeur,

Il raconte sa vie…et ment comme il respire !

 

Il « cherche du travail », vous offre ses services,

Vous demande conseil, se prétend volontaire,

N’entend pas vos réponses, parce que sur lui, tout glisse,

Rien de c’que vous direz, jamais, ne l’fera taire…

 

Il passe d’un quai à l’autre en quête d’une proie,

Une jeune femme, un ado, ou un gentil grand père…

Les soûle de paroles, embobine, louvoie,

Pour obtenir trois sous, l’argent du prochain verre !

 

Et à ce petit jeu, il est très bon joueur,

En bon bonimenteur, il choisit son client,

Accroche son regard, répand sa bonne humeur,

Et en quelques minutes, il ferre l’innocent…

 

Puis il repart, content, à l’assaut du suivant,

Les poches un peu plus pleines, le rire au fond des yeux,

Esquivant subtilement la police, les agents

Qu’il saluera de loin, d’un clin-d ’œil malicieux !

 

C’est un petit futé, qui sait nous éviter,

Et sait quand disparaître, quand passer son chemin,

En d’autres temps, qui sait, il aurait pu trouver

Un sol plus fertile où inscrire son destin…

 

Qu’attend-il de la vie, du monde, de l’avenir,

Quand les bancs et les quais sont ses seuls horizons,

Ses dernières bouteilles, ses uniques souvenirs,

Et sa seule ambition, éviter la prison ?

 

Herrlisheim – 6 Novembre 2018

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