( 10 juin, 2019 )

Cœur de gare

Des gares de ma jeunesse, c’était l’âme et le cœur,

Poste de commandement ou de circulation,

Où chaque jour de l’année et sans droit à l’erreur,

On œuvrait avec calme et détermination.

 

Si modeste fût-elle, chaque gare avait le sien,

Une pièce tout en longueur, à l’abri des regards

Où du matin au soir et du soir au matin,

On gérait chaque mouv’ment, chaque manœuvre, chaque départ !

 

Les leviers des aiguilles s’alignaient au cordeau,

Brillants comme un sou neuf d’être polis chaque jour,

Et si l’plancher usé demeurait propre et beau,

C’est qu’il fallait l’huiler chacun à notre tour…

 

De lourds bureaux en bois pour poser nos graphiques,

Un gros crayon d’couleurs, une mine rouge, l’autre bleue,

Un téléphone à fiches…c’était toute une technique,

Café et cigarettes pour pas fermer les yeux…

 

D’autres au fil des années se sont modernisés,

Troquant les grands leviers contre une table de commande,

Tableau d’contrôle optique, pour rien laisser passer,

Et la voix de Simone, de Paris à Marmande…

 

C’était notr’ terrain d’jeu, c’était notr’ territoire,

C’était notre fierté et notre quotidien,

C’était à chaque service une nouvelle histoire,

Là où le mieux, souvent, était ennemi du bien…

 

De la gare chacun, savait tous les rouages,

Et savait en jouer contre l’adversité,

Pour que chacun de vous puisse vivre son voyage,

Ensemble, on faisait front en solidarité !

 

Du Rhin à l’Atlantique, du Nord à la Provence,

Croisements et dépass’ments, arrivées ou départs,

Grâce à nous sillonnaient sur les rails de France

Les trains de votre vie et de vos belles histoires

 

Et puis, une nuit d’été, est mort le cœur de gare…

La bête s’est endormie dans un dernier soupir,

Débranchée à jamais, sans trompette ni fanfare,

Emportant avec elle, nos rires et nos souv’nirs !

 

Parc’qu’en ce monde qui court sans cesse après son ombre,

On n’arrêtera jamais notre fuite en avant,

Parc’qu’il faut toujours plus, même au prix le plus sombre,

On tue le savoir-faire au profit de l’argent…

 

Ça s’appelle le progrès et la technologie,

Ça fonctionne, n’ayez crainte, les trains roulent toujours,

Et qu’importe nos regrets et notre nostalgie,

Ils ne valent pas grand-chose, quand se lève le jour…

 

J’ai pleuré je l’avoue en refermant la porte

Du poste silencieux pour la première fois,

Et j’ai erré longtemps au cœur de la gare morte,

Epuisant ma colère, ma peine, mon désarroi !

 

 

Herrlisheim – 10 juin 2019

Pas de commentaires à “ Cœur de gare ” »

Fil RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

|