( 24 mars, 2019 )

La grande horloge de la tour

Elle attire le regard du voyageur pressé,

D’un pas, sa grande aiguille nous fait changer d’allure

Et fuir les oiseaux qui s’y étaient posés

Dans un nuage de plumes qui assombrit l’azur !

 

Du parvis, tout en bas, elle n’impressionne guère,

Mais on la voit pourtant de chaque coin cardinal,

Même à la nuit tombée, quand ses cadrans s’éclairent,

Elle offre au voyageur l’assurance d’un fanal !

 

Tiens, et si je vous emm’nais pour une visite guidée…

Tout en haut de la tour, au bout des escaliers,

Pour pénétrer son cœur, si vieux, mais pas usé,

Juste sous la girouette qui domine le quartier…

 

Il vous faudra du souffle et des jambes solides,

Ne pas craindre la poussière, ni les toiles d’araignées,

Attention au vertige, on surplomb’ra le vide,

Mais ça vaut le coup d’œil, ne vous faites pas prier…

 

Derrière une grande affiche, une porte ordinaire,

C’est le point de départ de notre étrange voyage

Pour remonter le temps vers l’horloge centenaire

Qui entraine nos heures et nos vies dans son sillage !

 

Une volée de marches jusqu’au premier étage,

A gauche, s’ouvre un bureau désert depuis longtemps !

Quelqu’un travaillait là ? vraiment ? Mais quel courage

De passer ses journées, isolé des vivants…

 

Derrière la deuxième porte, les marches sont plus rustiques,

La lumière plus chiche, les fenêtres poussiéreuses…

Ah oui, on souffle un peu, ne prenons pas de risques,

Une pause pour voir d’en haut la fontaine paresseuse…

 

Nous sommes arrivés, venez, n’ayez pas peur,

Quelques marches encore, nous voilà sous les toits…

Le soleil entre à flot, se perd dans les hauteurs,

Nimbe de lumière dorée, l’air tout autour de moi !

 

Voyez ses grands cadrans, beaucoup plus hauts que nous,

Qui laissent deviner leurs grandes aiguilles noires

Qui avancent de concert, chaque minute, sans à-coup,

Et n’offrent au temps qui passe, aucune échappatoire !

 

Au centre de l’espace, trône l’horloge mère,

Celle qui dirigea tout pendant des décennies.

Dépassée aujourd’hui, elle repose, solitaire,

Mais demeure le témoin de toutes nos heures enfuies…

 

Approchez-vous un peu, savourez cet instant,

Par les hautes lucarnes qui dominent la ville

Profitez de la vue qui porte loin devant,

Tutoyez les nuages, vous verrez, c’est facile !

 

Voilà, c’est terminé, il nous faut redescendre,

Laisser la grande horloge poursuivre son chemin,

Nous faire courir parfois, ou bien nous faire attendre,

Nous empêcher souvent, de manquer notre train…

 

 

Herrlisheim – 24 Mars 2019

( 14 mars, 2019 )

Au buffet

Des banquettes en faux cuir ou garnies de coussins,

Des chaises inconfortables, un immense comptoir,

Aux murs, de vieilles affiches rappellent les temps anciens,

Et sur les tables en bois se lit toute leur histoire…

 

Nichés dans la pénombre de leur antique décor,

Noyés d’éclats de voix et d’effluves enivrants,

Ils ont, lorsqu’ils existent encore,

Le charme suranné des voyages d’antan…

 

Le parquet est usé de milliers de passages,

Mais le zinc du comptoir rutile comme un miroir,

Le perco, bruyamment, délivre son breuvage,

Grand crème ou allongé, noisette ou petit noir…

 

Un habitué enchaîne les p’tits ballons de blanc,

Le geste maladroit, soutenu par le bar,

Il jette autour de lui un regard larmoyant,

Le corps noyé d’alcool, perdu dans ses brouillards…

 

A quelques pas de lui, exultent les parieurs,

De l’espoir plein la tête, leurs tickets à la main,

L’œil rivé à l’écran où s’alignent les trotteurs

Qui feront leur bonheur…ils y croient, c’est certain !

 

A la table du fond, devant un p’tit café,

Deux vieillards décortiquent les pages du journal,

Critiques, un brin cyniques face à l’actualité,

Ils commentent et ils jugent à l’aulne de leur morale…

 

Leur valise en remorque, entrent les voyageurs

Qui cherchent d’un coup d’œil, une place où s’installer,

Interpellent la serveuse d’un geste un peu hâbleur,

Arguant pour s’excuser, qu’ils sont un peu pressés…

 

A l’abri de la porte et de ses courants d’air,

Deux dames à belle allure chuchotent, lèvres pincées,

Très droites sur leur chaise, entre elles, une théière,

Dans cet antre populaire, elles paraissent déplacées…

 

A l’office, le cuistot prépare le coup d’feu,

Verbe haut et fleuri, il houspille son commis…

La vaisselle s’entrechoque, les portes claquent un peu,

Plat du jour, tarte aux pommes, tous s’ra prêt à midi !

 

Quelques notes bien connues stoppent les conversations,

Un coup d’œil à l’horloge et l’oreille aux aguets,

Chaque annonce qui passe retient toute l’attention

Des clients en transit, impatients et inquiets !

 

Bruit de chaises qu’on repousse tout en vidant sa tasse,

De la menu-monnaie en guise de pourboire,

Et le buffet se vide du bar à la terrasse,

L’attente est terminée, c’est l’heure des au-revoir..

 

La serveuse fait place nette, l’barman essuie les verres,

L’ivrogne est toujours là, bien accroché au bar,

Les parieurs, dépités, jettent leurs tickets par terre,

Scène de vie ordinaire au buffet de la gare…

 

Herrlisheim – 14 Mars 2019

( 11 mars, 2019 )

Les solitudes

Comme la flamme toujours attire le papillon,

Les lumières de nos gares attirent les solitudes,

Solitudes d’errance d’un monde sans concession,

Solitudes du temps et d’une vie d’habitudes…

 

Elles viennent chercher un train pour un lointain voyage,

Un séjour au soleil, une visite aux enfants,

Mais leur train restera sur une voie de triage,

Les rêves ne voyagent pas, en tout cas pas souvent…

 

Mais la question au fond n’a pas grande importance,

C’est un peu d’attention qu’elles viennent chercher là,

Un peu d’chaleur humaine pour briser leurs silences,

Un sourire, quelques mots, un rire, pourquoi pas ?

 

Prêtez-leur une oreille, attentive, bienveillante,

Et elles ouvrent pour vous le livre aux souvenirs,

Elles vous racontent la vie, quelquefois si violente,

Et leur jeunesse aussi, dans l’ombre d’un soupir…

 

Elles diront les enfants dont elles sont si fières,

Le départ d’un conjoint qui les a fracassées,

Elles parleront d’un temps, pas si vieux, just’hier,

Où leur vie était douce, pétillante et dorée !

 

Vous verrez bien souvent leur regard se voiler,

Percevrez dans les voix un soupçon de détresse,

Dans un mot, une rancœur à peine dissimulée,

Qui vous noieront le cœur d’une vague de tristesse !

 

 

Vous surprendrez parfois, au détour d’une histoire,

Un sourire enjôleur, un clin d’œil malicieux,

Amusés, vous jouerez, le p’tit jeu illusoire

D’un peu de séduction contre un sourire radieux…

 

Et de fil en aiguille, vous aurez bien du mal

A les abandonner à cette vie de rien,

A rompre le dialogue de manière amicale

Pour reprendre le cours du travail quotidien !

 

Est-ce juste une illusion, juste l’envie d’y croire,

Ou quittent-elles la gare, le pas plus assuré,

Le regard plus droit, les pensées bien moins noires,

Le sourire plus franc et le cœur plus léger ?

 

D’aucuns diront sans doute que c’n’est pas notre rôle

D’offrir quelques instants à ces cœurs en détresse,

Mais, pour quelques minutes, partager leur parole,

C’est à l’Humanité rendre toute sa noblesse !

 

Alors, de temps en temps, oublions la rigueur,

Oublions les horloges, la productivité,

Et pour quelques minutes ouvrons-leur notre cœur,

Un moment d’attention et de complicité…

 

Herrlisheim – 11 Mars 2019

( 9 mars, 2019 )

Une place pour l’émotion

Ce soir, j’ai laissé la place aux émotions.

Au-delà des paillettes, de l’énergie, des lumières,

J’ai laissé mon cœur se mettre au diapason

De mes mélancolies et de toutes mes prières.

 

J’ai offert à mon âme quelques heures de tendresse,

Glissé dans les étoiles, volé avec les anges,

Au cœur de quelques notes, j’ai vu comme une promesse,

Et oublié les peines, les colères qui démangent…

 

L’illusion d’un regard a cueilli mon sourire,

Et des perles de pluie sur la plainte d’une guitare

Ont glissé sur mes joues avec les souvenirs

D’espérances un peu folles qui me font veiller tard !

 

De mes souv’nirs qui pleurent aux trop lourdes absences,

J’ai laissé tous les mots briser mes certitudes,

J’ai choisi sans regret d’abaisser mes défenses,

Et offert un écrin à toutes mes solitudes…

 

J’ai ouvert grand la porte à d’étranges émotions,

Bercé mes déceptions à nos voix qui s’unissent,

J’ai trouvé un chemin d’absolue perfection

Où toutes mes libertés d’un coup, s’épanouissent…

 

J’ai nourri mes chimères de folies vagabondes,

J’ai plié sous le poids de mes chagrins secrets,

Accepté mes souffrances, mes révoltes profondes

Pour les apprivoiser, les tenir en respect !

 

Isolée dans la foule, les sens à la dérive,

Des friches de mon cœur, j’ai fait un grand jardin,

Laissé les sentiments revenir sur mes rives,

Et j’ai cueilli l’instant comme une fleur du destin…

 

La tension qui m’habite disparait peu à peu,

La musique m’apaise, mes fantômes s’enfuient,

Je redresse la tête, relève un peu les yeux,

Et trouve dans un sourire, un soleil à mes nuits…

 

Enveloppée de nuit je marche tout doucement,

Le nez dans les étoiles, la tête dans les nuages,

Insensible à la pluie, à la brume et au vent,

Le cœur prêt à partir pour de nouveaux voyages…

 

Quand le sommeil enfin m’entraine au bout d’ma nuit,

Quand l’inconscience m’emmène loin des réalités,

J’emporte dans mes rêves l’esquisse d’un paradis

Pour retrouver demain, ma vie réinventée…

 

 

Herrlisheim – 2 Mars 2019

( 4 mars, 2019 )

C’est une vieille dame

Chaque rayon de soleil la ramène à sa place,

La douceur d’une brise la dépose sur son banc,

A tout petits pas, dos rond et tête basse,

Trois ans qu’elle nous revient à l’approche du printemps…

 

C’est aux heures paresseuses de l’après-midi

Qu’elle remonte le quai de sa démarche tranquille,

Son regard un peu vide fixé sur l’infini,

A la recherche, peut-être, des souv’nirs qui défilent…

 

Quelques pas devant elle, s’agite un petit chien,

Minuscule compagnon qu’elle retient sans peine,

Qui bondit et qui jappe, pour un oui, pour un rien,

Sans troubler semble-t-il, ses pensées quotidiennes !

 

Quand son banc est en vue, elle presse un peu l’allure,

Comme si elle avait peur qu’on lui prenne sa place,

D’un geste possessif, l’expression soudain dure,

Sur le dossier de bois, elle pose une main vorace !

 

Elle fait le tour du banc, vérifie s’il est propre,

Soupire s’il est taché et sort de sa poche

Un chiffon, un mouchoir, incendiant les malpropres

Qu’elle agonit d’injures et de moult reproches…

 

Elle s’assied lourdement, grommelle encor’un peu,

Un coup sec sur la laisse du chien qui jappe toujours,

Elle se détend enfin, ferme un instant les yeux

Et laisse filer le temps comme l’ombre sur le jour…

 

 

Elle se tient immobile, telle un sphynx de pierre

Que rien ne vient troubler, que nul n’ose déranger,

Perdue dans ses pensées, dans un autre univers,

Elle est sourde à la vie qui bat à ses côtés !

 

Le petit chien s’agace de cet immobilisme,

Il aboie à tout va, cherche son attention

Sans jamais la distraire, la tirer du mutisme

Qui l’isole du monde et de ses émotions.

 

Réfugiée aux limites extrêmes de sa conscience,

Installée aux confins d’une forêt de souv’nirs,

Perdue on ne sait où, au bord de ses silences,

Elle laisse passer les heures sans un geste, un soupir…

 

Quand le soleil pâlit, que s’enfuit la douceur,

Dans un petit frisson, elle émerge de ses rêves ,

Elle caresse le chien, sort de sa torpeur

Et d’un ultime effort, lourdement, elle se lève !

 

Comme elle est arrivée, la voilà repartie,

A petits pas comptés, elle remonte le quai,

Sans un mot partagé, elle gagne la sortie

Et au coin de la rue, telle une ombre, disparaît…

 

C’est une vieille dame dont nous ne savons rien

Qui, chaque après-midi laisse filer le temps,

Qui tout au long des heures, regarde passer les trains

Comme des morceaux de vie emportés par le vent…

 

Herrlisheim – 1er Mars 2019

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