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( 3 février, 2019 )

Gares Fantômes

Assise à la fenêtre, à bord du train qui file,

Je suis passée à l’aube, au cœur de ma jeunesse,

La vision d’une seconde, un flash, un batt’ment d’cil,

Et mon cœur tout à coup se voile de tristesse…

 

J’ai vu des cicatrices sur de vieux murs bancals,

J’ai vu l’étage qui manque, les barreaux aux fenêtres,

Mais aucune lumière derrière les vitres sales,

Pas un signe de vie que je puisse reconnaître…

 

Les grandes lettres en façade s’affichent vaillamment,

Pas une seule qui manque, pas une qui se décroche,

La couleur a passé sous les assauts du vent,

Mais elles résistent au temps, elles survivent, elles s’accrochent !

 

Une seconde plus loin, je devine les vieux rails,

Ceux des voies de service tant de fois arpentées,

Qui serpentent côte à côte, qui luttent vaille que vaille,

Sous les herbes qui retrouvent l’espace pour exister…

 

A ma droite, surgissent, les vieux postes oubliés,

Abandonnés au temps et aux vandales, aussi…

Plus une seule vitre intacte aux grandes baies vitrées,

Plus un espace aux murs sans tags ou graffiti…

 

Oublié, relégué, tout au fond du triage,

Dévoré par la rouille, un vieux wagon se meurt,

Il ne partira plus pour de lointains voyages,

Bringu’balant tout le jour le long des prés en fleurs…

 

Mais déjà le train file et laisse derrière lui

La petite gare d’antan qui vit mes premières armes,

Je plonge en nostalgie, le cœur un peu meurtri,

Et sens au coin des yeux la brûlure d’une larme…

 

 

Derrière mes paupières closes, je la revois pimpante,

Ces vieux murs résonnant de nos éclats de rire,

Grouillant d’activité, débordée mais vivante,

Le cœur battant déjà de tous nos souvenirs…

 

Je revois sur ses voies, les longues rames endormies,

Silhouettes impressionnantes sous la lune bien ronde

Qui attendaient sag’ment qu’on leur redonne vie,

Dans de lourds convois qui gémissent et qui grondent !

 

Je m’souviens des longues nuits à déblayer la neige,

Pour qu’à l’aube venue, tournent les aiguillages,

Je m’souviens, amusée, de l’oubli sacrilège

De nourrir tout le jour la vieille chaudière hors d’âge…

 

Je me souviens aussi, de chacun des visages

De ceux qui m’ont appris les règles et les gestes,

Qui ont su m’accueillir, au-delà des clivages,

Et offert en partage, l’expérience qui me reste…

 

C’est une gare fantôme, perdue dans la campagne,

Qui est chère à mon cœur, vivante à ma mémoire,

C’est une gare oubliée, mon château en Espagne,

Ma jeunesse passée, un pan de mon histoire…

 

Herrlisheim-03 février 2019

( 3 février, 2019 )

Les Invisibles

Depuis combien de temps, une saison après l’autre

Arpente-t-il les quais, son balai à la main ?

Il pousse son charriot, passe d’un quai à l’autre,

En ignorant sag’ment moqueurs et malandrins…

 

Il me salue d’un mot, d’un regard, d’un sourire,

Sans ralentir le pas, sans cesser son ouvrage,

Mais avec, quelquefois, le murmure d’un soupir,

Face au champ de bataille laissé par les sauvages…

 

Il collecte, il ramasse, trie inlassablement

Canettes et vieux gobelets, mégots, papiers froissés

Laissés là sur les quais, et jusque sous les bancs

Par des indélicats, sans gêne et mal élevés…

 

Où s’envolent ses pensées, vers quel ciel étoilé

Quand tout le jour durant, il ramasse, il nettoie ?

S’échappent-elles au-delà d’la Méditerranée,

Au pays qu’il quitta en quête d’une autre voie ?

 

Les batt’ments de son cœur sont-ils pour ce pays

Où il ouvrit les yeux il y a longtemps déjà…?

Y puise-t-il la force qu’il faut pour être ici ?

Ou la mélancolie qui alourdit son pas ?

 

Quels mots se cachent vraiment derrière ce sourire

Qu’il nous offre chaque fois qu’il croise notre regard ?

Comment voit-il sa vie, son présent, son av’nir,

Quand il rentre chez lui, fatigué et si tard…

 

Réalise-t-il, ici, un rêve de jeunesse ?

A-t-il trouvé un port, l’écrin d’une vie meilleure ?

N’y-a-t-il aucun regret, aucun voile de tristesse

Qui ait laissé sa marque sur ses envies d’ailleurs ?

 

 

Je n’vois aucune colère couver dans ses regards,

Je n’lis aucune rancœur au bord de ses sourires,

Juste un peu de tristesse surprise par hasard

Dans un mot échappé, une grimace, un soupir…

 

Anonymes légions dans nos gares comme ailleurs,

Ils sont les invisibles, les sans grade, les petits,

Ceux qu’on n’regarde pas, qu’on n’met pas à l’honneur,

Qu’on respecte si mal, qu’on croise et qu’on oublie…

 

Mais ils sont essentiels à nos villes, à nos gares,

De leur beauté fragile, ils demeurent les garants,

Car quel que soit l’endroit où se pose nos regards,

C’est à leur vigilance qu’on doit qu’ils soient pimpants…

 

 

Herrlisheim – 03 février 2019

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